Ils s’arrachent au magma
dans un brouillon d’âmes végétales
puis se découpent hésitants
sur l’écran du temps
mais quel effort immobile
avant de séparer les rameaux
des nuages
afin de sculpter leur identité
en siècles de patience
-II-

Liquidambar
Jardin des Plantes de Montpellier
il tient le ciel entre
ses bras
arc-bouté contre le temps
une frêle branche
nouée autour des reins
l’empêche de tomber
-III-

Liquidambar
Jardin des Plantes de Montpellier
je suis l’arbre-samouraï
je décoiffe les nuages
de mes branches aiguës
d’un déhanchement de tronc
je saisis le vent
et l’emporte en tourbillon
qui résiste à ma course
tombera comme la feuille
qui meurt de me quitter
-IV-

Liquidambar
Jardin des Plantes de Montpellier
soucieux et rabougri
je suis le nain
trop épais pour m’élancer
j’ai vieilli sur place
sans regarder vers le ciel
aveuglé
par la poussière des saisons
j’attends celui
qui me délivrera
de la spirale nocturne
-V-

Chêne du Caucase
Jardin des Plantes de Montpellier
perdu dans les entrailles
de bois rouge
l’insecte écartelé
reste suspendu dans le vide
de l’œil du cyclope
qu’il ignore
car il en est trop près
il va bientôt glisser
sur une pente
qui ne se remonte
jamais
tout en bas
l’attend le lac sombre
du sommeil et du néant
pendant que l’autre le regarde
-VI-

Pin et chêne vert
Parc St Odile, Montpellier (gel)
voilà ils se sont pris
englués épinglés
dans les fils de l’arbre géant
minces fantômes
éplorés qui geignent
et se balancent sans force
petites proies grises
dans le blanc d’un jour
sans odeurs
quand la nuit viendra
la bouche sans dents béera
puis tout sera oublié
car de quoi se nourrissent
les arbres si vieux
que leur mémoire s’absente ?
-VII-

Zelkova du Japon
Jardin des Plantes de Montpellier
du plus profond de la terre
dans les flammes et l’incendie
dans les vomissements de fumée
dans le tonnerre
les chutes de pierre
jaillit la sève brûlante
sanglante
pour éclater enfin
au front de l’univers
à travers le corps torturé
immense qui se dresse
prométhée toujours debout
-VIII-

Micocoulier
Jardin des Plantes de Montpellier
fantastique chevauchée
des ancêtres
sur leurs montures transparentes
ils galopent follement
autour de l’axe du monde
aux racines comme des poignards
le géant est presque envolé déjà
prêt à rejoindre
les sables ombreux
des soubresauts cosmiques
-IX-

Pins, chêne vert
Parc du Crous de Montpellier
la forêt bouge lentement
ils ont brisé leurs amarres
ils sont en marche
ils penchent et se dandinent
chacun veut toucher l’autre
pour se rassurer
mais l’ombre les poursuit
gagne leur tronc
détruit leur équilibre
l’écorce éclate de toute part
déjà leur sève s’est répandue
en poussière rousse
tout bloc rocheux fait obstacle
le sol se noue aux racines
la vie infime a déserté
et nul ne peut les secourir
dans la sécheresse du monde
l’hiver inexorable s’est abattu
-X-

Zelkova du Japon
Jardin des Plantes de Montpellier
(tramontane)
armé et casqué
boucliers dressés
l’épée balayant la nuit
le guerrier dresse
ses mille bras devant lui
et repousse l’hiver
une mousse de neige l’assaille
l’obscurité gagne l’horizon
la tempête blême le menace
mais il résiste de toutes ses forces
dans son flanc il abrite
une cascade d’hommes figée
-XI-

Chêne du Caucase
Jardin des Plantes de Montpellier
il a mis son bonnet de nuit
enveloppé son corps de plumes
caché ses pieds dans la neige
de ses doigts tombent
des poussières d’argent
et des friselis soyeux
il rêve d’aurores boréales
et redresse haut le front
pendant que dorment les oiseaux
c’est un arbre qui pense dans la brume
-XII-

Platane
Jardin du Peyrou, Montpellier (froid)
noble sous son turban
une femme veille
assise sur un lacis souterrain
grouillant de vies secrètes
la pendule des heures
se balance sur son front
des trouées bleues
éclaboussent ses mains
elle rêve d’une lune
accrochée aux nervures
d’un arbre tutélaire
sans savoir que dans l’ombre
le passé gigantesque
la caresse d’un baiser
Pour Marie-Lydie
© Annie Devergnas-Dieumegard, fin décembre 2007
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-I-

Platane en bordure de la
rivière
Lauroux, Cévennes
jours de sang jours de suie
tout est toujours à refaire
tu fracasses tes mains à plat
sur la page nue des jours
sur ton front s’élargit la souffrance
dans une hachure vive
par la lucarne de tes yeux
pénètre le marbre enfantin
que tu tâches de repeindre
mais nul envol n’aboutit
c’est toujours la déchirure
dans le ciel sans voix
et de ton cœur s’échappe
la sève vive qui fige
-II-

Orme de Sibérie
Jardin des Plantes de Montpellier
je tends les bras vers le soir
et le clair-obscur m’aspire
dans son incertitude
je m’agite mais reste prisonnière
des nuages et du vent
qui me brassent en désordre
coups de poing sur les hanches
griffures végétales au front
si je ne peux m’envoler plus loin
je tournerai dans la spirale
loin du soleil
-III-

Firmiana
Jardin des Plantes de Montpellier
comme une tête chercheuse
aveugle dans l’univers qui bouge
sans repères ni paroles
tu vires et chavires
mêlant tes bras aux branches
autour de l’axe oblique
et rien ne peut te fixer
dans l’immense nuit blanche
-IV-

Pins et Chêne vert
Parc du
Crous, Montpellier
un être de chair s’est assis au bord du volcan
sans penser aux profondes déchirures
la lave rêche le blesse en tumulte
seul dans l’explosion de son chagrin
fouetté de bombes froides qui s’effritent
gifles de cendre scories de souvenirs
pourquoi construire en terre incertaine ?
-V-

Firmiana
Jardin des Plantes de Montpellier
ainsi l’araignée dans son centre
veille sur un monde sans limites
prédatrice de lumière
elle capte toute naissance
et ramène à elle l’infini
pour en grignoter les âmes
la main sur le front
vite fuir sans regarder
s’arracher à l’extase perverse
-VI-

Zelkova du Japon
Jardin des Plantes de Montpellier
c’est la soif qui pousse au dehors
le timide murmure sous l’écorce
la rumeur bourgeonne et monte
sur la courbe vivante
déjà pointent quelques doigts
à même le corail souterrain
repoussant les limites assignées
l’arbre palpite comme femme
qui saigne et qui enfante
-VII-