Paul Éluard

(1895-1952)

Capitale de la douleur / l'Amour, la Poésie

(1926) (extraits) 

 
 


Fruits et Fleurs devant la Mer,
Marc CHAGALL

Amoureuse au secret derrière ton sourire
Toute nue les mots d’amour

Découvrent tes seins et ton cou

Et tes paupières

Découvrent toutes les caresses
Pour que les baisers dans tes yeux
Ne montrent que toi toute entière.

 

 
 

Elle se penche sur moi
Le coeur ignorant
Pour voir si je l'aime
Elle a confiance elle oublie
Sous les nuages de ses paupières
Sa tête s'endort dans mes mains
Où sommes-nous
Ensemble, inséparables
Vivants vivants
Vivant vivante
Et ma tête roule en ses rêves


The Lovers,  Marc CHAGALL

D’une seule caresse 
Je te fais briller de tout ton éclat

 
 

LA TERRE EST BLEUE 

La terre est bleue comme une orange 
Jamais une erreur les mots ne mentent pas 
Ils ne vous donnent plus à chanter 
Au tour des baisers de s'entendre 
Les fous et les amours 
Elle sa bouche d'alliance 
Tous les secrets tous les sourires 
Et quels vêtements d'indulgence 
À la croire toute nue. 

Les guêpes fleurissent vert 
L'aube se passe autour du cou 
Un collier de fenêtres 
Des ailes couvrent les feuilles 
Tu as toutes les joies solaires 
Tout le soleil sur la terre 
Sur les chemins de ta beauté.
Oeil de sourd
Faites mon portait.
Il se modifiera pour remplir tous les vides.
Faites mon portrait sans bruit, seul le silence,
A moins que - s'il - sauf - excepté - 
Je ne vous entends pas.

Il s'agit, il ne s'agit plus.
Je voudrais ressembler - 
Fâcheuse coïncidence, entre autres grandes affaires.
Sans fatigue, têtes nouées
Aux mains de mon activité. 


Entre l'hiver et le printemps, Marc CHAGALL

LA COURBE DE TES YEUX

La courbe de tes yeux fait le tour de mon coeur,
Un rond de danse et de douceur,
Auréole du temps, berceau nocturne et sûr,
Et si je ne sais plus tout ce que j'ai vécu
C'est que tes yeux ne m'ont pas toujours vu.

Feuilles de jour et mousse de rosée,
Roseaux du vent, sourires parfumés,
Ailes couvrant le monde de lumière,
Bateaux chargés du ciel et de la mer,
Chasseurs des bruits et sources des couleurs,

Parfums éclos d'une couvée d'aurores
Qui gît toujours sur la paille des astres,
Comme le jour dépend de l'innocence
Le monde entier dépend de tes yeux purs
Et tout mon sang coule dans leurs regards.

 
 
SUITE

Pour l'éclat du jour des bonheurs en l'air
Pour vivre aisément des goûts des couleurs
Pour se régaler des amours pour rire
Pour ouvrir les yeux au dernier instant

Elle a toutes les complaisances.

* * *

L'INVENTION

La droite laisse couler du sable.
Toutes les transformations sont possibles.
Loin, le soleil aiguise sur les pierres sa hâte d'en finir
La description du paysage importe peu,
Tout juste l'agréable duré des moissons.
Clair avec mes deux yeux,
Comme l'eau et le feu.


Le Bouquet Ardent, Marc CHAGALL

MANIE

Après des années de sagesse
Pendant lesquelles le monde était aussi transparent qu'une aiguille
Roucouler s'agit-il d'autre chose?
Après avoir rivalisé rendu grâces et dilapidé le trésor
Plus d'une lèvre rouge avec un point rouge
Et plus d'une jambe blanche avec un pied blanc
Où nous croyons-nous donc ?

* * *

 Quel est le rôle de la racine?
Le désespoir a rompu tous ses liens
Et porte les mains à sa tête.
Un sept, un quatre, un deux, un un.
Cent femmes dans la rue
Que je ne verrais plus.

 

 
 

Toi la seule

Toi la seule et j'entends les herbes de ton rire
Toi c'est la tête qui t'enlève
Et du haut des dangers de mort
Sur les globes brouillés de pluie des vallées
Sous la lumière lourde sous le ciel de terre
Tu enfantes la chute.

Les oiseaux ne sont plus un abri suffisant
Ni la paresse ni la fatigue
Le souvenir des bois et des ruisseaux fragiles
Au matin des caprices
Au matin des caresses visibles
Au grand matin de l'absence la chute.
Les barques de tes yeux s'égarent
Dans la dentelle des disparitions
Le gouffre est dévoilé aux autres de l'éteindre
Les ombres que tu crées n'ont pas droit à la nuit.


Fleurs et oiseau, Marc CHAGALL

Les petits justes

I

Sur la maison du rire
Un oiseau rit dans ses ailes.
Le monde est si léger 
Qu'il n'est plus à sa place
Et si gai
Qu'il ne lui manque rien.

II

Pourquoi suis-je si belle ?
Parce que mon maître me lave.

III

Avec tes yeux je change comme avec les lunes
Et je suis tour à tour et de plomb et de plume,
Une eau mystérieuse et noire qui t'enserre
Ou bien dans tes cheveux ta légère victoire.

IV

Une couleur Madame, une couleur Monsieur
Une aux seins une aux cheveux,
La bouche des passions
Et si vous voyez rouge
La plus belle est à vos genoux.

V

À faire rire la certaine
Était-elle en pierres ? 
Elle s'effondra.

VI

Le monstre de la fuite hume même les plumes
De cet oiseau roussi par le feu du fusil.
Sa plaint vibre tout le long d'un mur de larmes
Et les ciseaux des yeux coupent la mélodie
Qui bourgeonnaient déjà dans le coeur du chasseur.

VII

La nature s'est prise au filet de ta vie.
L'arbre, ton ombre montre sa chair nue: le ciel. 
Il a la voix du sable et les gestes du vent.
Et tout ce que tu dis bouge derrière toi.

VIII

Elle se refuse toujours à comprendre, à entendre,
Elle rit pour cacher sa terreur d'elle-même.
Elle a toujours marché sous les arches des nuits
Et partout où elle a passé 
Elle a laissé
L'empreinte des choses brisées.

IX

Sur ce ciel délabré, sur ces vitres d'eau douce,
Quel visage  viendra, coquillage sonore,
Annoncer que la nuit de l'amour touche au jour,
Bouche ouverte liée à la bouche fermée.

X

Inconnue, elle était ma forme préférée,
Celle qui m'enlevait le souci d'être un homme,
Et je la vois et je la perds et je subis
Ma douleur, comme un peu de soleil dans l'eau froide.

XI

Les hommes qui changent et se ressemblent
Ont, au cours de leur vie, toujours fermé les yeux
Pour dissiper la brume de dérision
Etc ...


The White Window, Marc CHAGALLL

Je rêve

Mon amour pour avoir figuré mes désirs
Mis tes lèvres au ciel de tes mots comme un astre
Tes baisers dans la nuit vivante
Et le sillage de tes bras autour de moi
Comme une flamme en signe de conquête
Mes rêves sont au monde
Clairs et perpétuels.

Et quand tu n'es pas là
Je rêve que je dors je rêve que je rêve. 

 


Evening enchantement, Marc CHAGALL

 JE TE L'AI DIT

Je te l'ai dit pour les nuages
Je te l'ai dit pour l'arbre de la mer
Pour chaque vague pour les oiseaux dans les feuilles
Pour les cailloux du bruit
Pour les mains familières
Pour l’oeil qui devient visage ou paysage
Et le sommeil lui rend le ciel de sa couleur
Pour toute la nuit bue
Pour la grille des routes
Pour la fenêtre ouverte pour un front découvert
Je te l'ai dit pour tes pensées pour tes paroles
Toute caresse toute confiance se survivent.